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Quand une découverte en Tanzanie rééclaire l’importance des Monts Nimba.

Mamadou DIAWARA, Biologiste, Directeur exécutif de Guinée Ecologie


               
               

Pendant des décennies, la science a considéré que la viviparité chez les amphibiens africains était une singularité extrêmement rare, observée en premier lieu en Guinée, et plus précisément dans les Monts Nimba dans les années 1940 - 1950. (Angel, F. (1943), Sur un crapaud vivipare du Mont Nimba (Guinée française).

Le célèbre crapaud vivipare des Monts Nimba (Nimbaphrynoides occidentalis), capable de donner naissance à de petits crapauds entièrement formés, a ainsi constitué la première preuve scientifique majeure qu’un amphibien africain pouvait se reproduire sans passer par le stade aquatique du têtard. Cette découverte fondatrice a fait des Monts Nimba un symbole d’endémisme extrême et un site de référence en biologie évolutive, renforçant l’importance biologique exceptionnelle de ce massif montagneux classé au patrimoine mondial.

Si d’autres formes de viviparité ont été décrites par la suite ailleurs dans le monde, la Guinée est restée longtemps le berceau historique et scientifique de cette connaissance. Aujourd’hui, une découverte récente en Tanzanie vient enrichir et rééclairer cette compréhension.

  • Une découverte qui change la carte du vivant

Chez les amphibiens, la viviparité constitue une exception biologique majeure : moins de 1 % des espèces connues donnent naissance à des jeunes vivants. La reproduction classique repose presque toujours sur la ponte d’œufs dans l’eau, d’où émergent des têtards qui subiront ensuite une métamorphose pour devenir adultes terrestres ou semi-aquatiques (Wake, M. H., & Dickie, R. (1998). Oviductal gestation in amphibians. Journal of Experimental Zoology).

Toutefois, l’évolution a fait émerger des stratégies reproductives alternatives remarquables. Certaines espèces de grenouilles assurent le développement de leurs larves grâce à des formes avancées de soin parental, en hébergeant les têtards dans des replis de la peau, ou en les incubant temporairement dans la cavité buccale. Ces mécanismes, bien que rares, témoignent de la grande plasticité évolutive des amphibiens face aux contraintes environnementales. (Duellman, W. E., & Trueb, L. (1994). Biology of Amphibians. Johns Hopkins University Press).

Parmi les cas les plus spectaculaires jamais observés figurent deux espèces australiennes du genre Rheobatrachus, capables de permettre le développement complet de leurs petits à l’intérieur de l’estomac maternel. Pendant cette période, la femelle inhibait totalement sa digestion afin de protéger les embryons, avant de libérer de jeunes grenouilles parfaitement formées par la bouche. (Tyler, M. J., & Carter, D. B. (1981). Oral birth of the young of the gastric-brooding frog Rheobatrachus silus).

Ce mode de reproduction unique au monde a aujourd’hui disparu : ces espèces se sont éteintes dans les années 1980, principalement sous l’effet combiné de la pollution des eaux, de la dégradation des habitats aquatiques et d’autres pressions anthropiques. (IUCN Red List, Rheobatrachus silus et Rheobatrachus vitellinus (statut : Éteint)).

C’est dans ce contexte de rareté extrême que des chercheurs ont récemment mis en évidence plusieurs espèces de crapauds des montagnes tanzaniennes capables, elles aussi, de mettre au monde leurs petits vivants, sans passer par le stade aquatique du têtard (En Tanzanie, des crapauds mettent au monde leurs petits comme les humains).

Cette stratégie reproductive, longtemps associée en Afrique, aux Monts Nimba et à l’Afrique de l’Ouest, apparaît désormais comme une adaptation partagée par un nombre infime d’écosystèmes montagnards anciens.

Loin de diminuer l’importance des Monts Nimba, cette découverte confirme que ces montagnes guinéennes font partie d’un cercle extrêmement restreint de refuges évolutifs exceptionnels, à l’échelle du globe, où la vie a développé des solutions biologiques rares.

  • Les Monts Nimba : toujours un laboratoire naturel unique


© UNESCO, World Heritage Centre : Guy Debonnet
© UNESCO, World Heritage Centre : Guy Debonnet

Si la viviparité n’est donc pas strictement exclusive à la Guinée, les Monts Nimba demeurent le premier site africain, et l’un des tout premiers au monde où ce phénomène a été observé, étudié et documenté. Ils restent surtout un espace où cette adaptation s’inscrit dans un ensemble de caractéristiques écologiques remarquables.

Autrement dit, les Monts Nimba ne perdent pas leur statut d’exception : ils gagnent une nouvelle dimension scientifique, celle d’un écosystème clé pour comprendre l’évolution convergente des espèces face à des contraintes écologiques similaires, en Afrique comme ailleurs.

  • Pourquoi la Guinée doit protéger les Monts Nimba ?

L’histoire des amphibiens vivipares disparus d’Australie rappelle une réalité inquiétante : des adaptations biologiques uniques peuvent disparaître définitivement sous l’effet des activités humaines.

Les crapauds vivipares des Monts Nimba, longtemps perçus comme une curiosité isolée, apparaissent aujourd’hui comme les représentants africains d’un mécanisme évolutif extrêmement rare, partagé par très peu d’espèces à l’échelle mondiale. Cela renforce plusieurs impératifs :

  • Protéger les habitats des Monts Nimba, véritables refuges biologiques ;

  • Renforcer la recherche scientifique locale sur les amphibiens et les espèces peu visibles ;

  • Intégrer les espèces dites « discrètes », en particulier Nimbaphrynoides occidentalis, dans les politiques de conservation, au même titre que les grands mammifères.

Cette actualité scientifique rappelle que la Guinée n’est pas seulement un pays riche en biodiversité, mais un territoire clé pour comprendre l’histoire du vivant en Afrique.

Préserver les Monts Nimba, c’est préserver un patrimoine naturel national, mais aussi un héritage scientifique mondial, dont certaines leçons restent encore à découvrir, et qu’une dégradation irréversible pourrait faire disparaître à jamais.



Crédits photos :

Image du Crapaud : © AmphibiaWeb / Museum of Comparative Zoology    

 
 
 

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